Quand la dictature de l’e-reputation conduit au social cooling

Source : http://onlycath.com

Les internautes ont de plus en plus conscience de l’importance de leur réputation numérique. Directement liée à leurs actions sur le net et notamment sur les réseaux sociaux, il semblerait qu’ils commencent à être plus prudents voir même à s’autocensurer. C’est un chercheur hollandais Tijman Shep qui a identifié cette tendance émergente : le « social cooling » ou « refroidissement social » 

« Si vous vous sentez observé, vous changez de comportement, le big data amplifie ce phénomène à l’extrême. Cela peut limiter votre désir de prendre des risques ou d’utiliser votre liberté d’expression ». Tijman Shep

Faire une recherche par mots clés sur Google, liker un post, utiliser une messagerie… autant de données qui sont collectées sur le net.

Des « data brokers » (courtiers de données) vont les recouper, les analyser. Leurs algorithmes vont identifier des modèles d’où sont extraites les « données dérivées » issues de l’observation de vos comportements. Orientation sexuelle, religion, état de santé, opinions politiques… autant d’informations déduites de votre attitude sur le net.

La divulgation et la revente de ces données sont préjudiciables en termes d’atteinte à votre vie privée et elles ont des conséquences pouvant être graves dans votre vie quotidienne. On sait tous que les recruteurs « googlisent » les candidats et que leurs posts sur les réseaux sociaux peuvent les écarter de l’embauche.

Mais Tijman Shep cite d’autres exemples encore plus préoccupants.

Quand des médecins New Yorkais ont été notés, certains ont refusé d’opérer des patients présentant des risques de décès accrus pour préserver une note élevée et leur chance d’attirer de nouveaux clients. Quant à la Chine, elle accorde une « note de confiance » à ses citoyens basés, notamment, sur ce qu’ils disent sur les réseaux sociaux. Une note basse et un prêt, un visa, un travail… peuvent leur être refusés.

Le big data à l’origine du « refroidissement social » ?

La collecte des données personnelles n’est pas un phénomène nouveau. De Facebook à Google, aux DMP (data plateforme management) le business de la data est juteux… néanmoins, le développement fulgurant de cette pratique a de quoi faire peur. Jusqu’à présent, les données récoltées l’étaient principalement à des fins marketing. Google n’a annoncé que récemment arrêter de lire vos courriels dans Gmail afin de vous proposer des publicités ciblées… Aujourd’hui ce sont de nombreux autres domaines qui sont concernés et pas seulement outre-Atlantique.

En Grande-Bretagne, une importante compagnie d’assurance avait développé un programme pour analyser les comportements sur Facebook en se basant notamment sur la façon d’écrire. Cela lui aurait permis de fixer les primes en fonction de ses déductions sur la personnalité des souscripteurs.

Facebook a finalement fini par refuser. Est-ce lié au fait que le réseau social avait lui-même déposé quelques mois plus tôt un brevet pour déterminer votre fiabilité financière en se basant sur vos amis et interactions ?

En Allemagne, la compagnie Kreditech décidera de vous accorder ou non un prêt en fonction des informations récoltées sur E-Bay, Amazone…

En France, plusieurs banques se sont rapprochées de Facebook, Twitter, Linkedin… sous prétexte de rester en contact avec leurs clients ou de mieux connaître leurs attentes afin d’adapter leurs offres.

Le domaine de la santé n’est pas épargné puisque toutes les applis que vous téléchargez sur votre smartphone (pour mesurer vos activités physiques…) sont susceptibles de fournir des informations intéressantes à votre assureur… en plus de celles qu’ils peuvent déjà acheter auprès de Google, Facebook et autres réseaux sociaux. L’arrivée des objets connectés ne fera qu’amplifier le phénomène.

De la prise de conscience à l’autocensure et pas seulement sur les réseaux sociaux

Si on en croit Tijman Shep, ce qui est nouveau ce sont les effets de la prise de conscience par l’internaute de la surveillance dont il fait l’objet et de l’utilisation de ses données. Il va être enclin à modifier son comportement afin de donner une image positive de lui, lisse et « politiquement correcte ». Le chercheur hollandais estime que « cela crée une société ou l’autocensure et la peur du risque sont la nouvelle norme » avec pour conséquences :

  • « Une culture du conformisme.
  • Une culture d’évitement des risques
  • Une rigidité sociale accrue limitant notre capacité et volonté à contester l’injustice»

Grâce au filtre de la surveillance, on peut se réjouir que certains trolls ou ultras en tout genre hésitent avant de poster injures ou fake news sur les réseaux sociaux. Néanmoins ces derniers se moquent des conséquences sur leur e-réputation puisqu’ils utilisent la plupart du temps des pseudo et pourront donc continuer leurs activités.

Quelles incidences sociétales ? De la normalisation à l’aseptisation de toutes communications

Mais qu’en est-il pour le citoyen « lambda », celui qui surfe à la recherche d’informations, d’opinions, qui veut ouvrir son champ de connaissances… Celui qui aura parfois envie de « pousser un coup de gueule », dénoncer une situation qu’il trouve choquante ou faire valoir un point de vue qui sera jugé comme « dissonant » face à la « norme » ?

C’est la grande question sociétale que pose Tijman Shep « Est-ce que ça va impacter notre capacité à évoluer en tant que société ? Le combat d’hier pour une minorité est aujourd’hui une norme largement acceptée. Mais des points de vue minoritaires pourront-ils encore émerger ? »

Au-delà de l’impact sur le tarif de nos assurances quelles conséquences pour notre liberté d’expression, nos velléités à « penser différemment », notre contribution à de nouveaux courants de pensée ou innovations si nous avons peur de « sortir des sentiers battus » ? Quel avenir si nous n’osons plus communiquer, débattre, confronter nos idées — respectueusement — sur ce qui devrait être un espace de liberté : le net ?

De la même façon, allons-nous réfléchir avant de taper un mot clé dans un moteur de recherche ou encore avant de rédiger un mail comme cet américain qui avouait sur un des forums Reddit « lorsque j’écris un mail, je ne peux m’empêcher de penser à ce que les algorithmes vont retenir de moi »

A l’ère du tout numérique, on ne peut s’empêcher de se questionner sur les incidences de la surveillance, du recoupement et de l’utilisation de nos données. L’Europe semble se pencher sur le sujet avec la nouvelle réglementation (GDPR) applicable en mai 2018, mais cela sera-t-il suffisant ?

En attendant sommes-nous condamnés à ne liker et poster que de mignons chatons ?

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